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Entrevues

Luck Razanajaona : « Il faut quelqu’un pour tirer les autres vers une prise de conscience »

Le réalisateur malgache Luck Razanajaona était de passage au Sénégal dans le cadre de la promotion de son premier long métrage, Disco Afrika, projeté le 6 mars 2025 au cinéma Canal Olympia Téranga de Dakar. Après la séance, nous avons marché en direction de son hôtel. Les rues de la capitale sénégalaise, animées par les klaxons des voitures, des motos et parfois même du train, ont servi de décor à notre conversation. Entre souvenirs de tournage, réflexions politiques et passion pour le cinéma, le cinéaste est revenu sur la longue genèse de son film, véritable chronique d’une jeunesse en quête d’avenir.

Un hommage à Cheikh Ahmadou Bamba

Le film se clôt sur une chanson de l’Orchestra Baobab rendant hommage à Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké. Un choix qui n’a rien d’anodin.

« Je voulais rendre hommage à son combat, à sa non-violence et à son engagement pour le bien commun. C’est quelqu’un qui s’est battu pour son peuple et pour l’amélioration de ses conditions de vie. Le message derrière cette musique est qu’il faut toujours une personne capable de susciter une prise de conscience collective. Dans un pays soumis à la peur, personne n’ose se lever, et cela profite aux dirigeants qui s’enrichissent. »

Pour le réalisateur, cette chanson constitue également un hommage indirect au père du personnage principal, ancien musicien dont la mémoire accompagne tout le récit.

Filmer une jeunesse abandonnée

Avant de devenir cinéaste, Luck Razanajaona a travaillé comme assistant social. Cette expérience de terrain a profondément nourri son regard.

« Madagascar n’a jamais connu de guerre comme le Soudan ou d’autres pays africains, mais nous avons traversé de nombreuses crises politiques. Après plus de soixante ans d’indépendance, nous avons connu près d’une dizaine de crises liées à l’égoïsme des dirigeants. »

Au contact des jeunes dans les rues et les prisons, il observe une société fragilisée par la privatisation progressive des services essentiels.

« L’éducation, l’électricité, les soins de santé : tout est devenu privé. On se retrouve face à un peuple perdu, particulièrement une jeunesse privée d’accompagnement. »

Parti étudier le cinéma à Marrakech, il commence à écrire les premières pages de son scénario dès son retour à Madagascar, en 2012. Ses recherches sur le panafricanisme et sur l’histoire politique de son pays nourrissent progressivement la matière du film.

« Je voulais comprendre pourquoi Madagascar avait sombré. Dans les années 1970, le pays occupait pourtant une place importante sur la scène internationale. Puis sont venues la corruption et les dérives du pouvoir. En étudiant cette histoire, j’ai découvert aussi le rôle joué par les musiciens qui ont continué à porter les idéaux révolutionnaires. C’est ainsi que l’histoire de Disco Afrika a commencé à prendre forme. »

Huit années de préparation

La fabrication du film a été un véritable parcours d’endurance. En l’absence d’industrie cinématographique structurée à Madagascar, le réalisateur a dû chercher des partenaires à l’étranger.

« J’ai rencontré mon producteur en Afrique du Sud en 2016. Ensuite, je suis parti à La Réunion pour poursuivre l’écriture du scénario. Les bases étaient déjà là, mais nous avons beaucoup travaillé sur la structure du récit, les apparitions des fantômes et la construction des séquences. »

Le financement représente l’étape la plus difficile.

« Madagascar ne finance pas le cinéma. Il fallait trouver les ressources ailleurs tout en évitant que le film ne devienne un film français. Nous avons construit un équilibre entre producteurs malgaches, français, allemands, mauriciens, sud-africains et néerlandais. Le Qatar est arrivé à la fin pour compléter le budget. »

Cette aventure de coproduction s’étendra sur plus de six ans, auxquels s’ajoutent les années d’écriture.

« Au total, c’est plus de huit ans de préparation. La route a été longue. »

Entre néoréalisme et engagement

Interrogé sur ses influences, Luck Razanajaona évoque son admiration pour les cinémas iranien et roumain.

« J’aime leur manière de magnifier le quotidien et de dénoncer les injustices avec subtilité. »

Initialement tenté par une mise en scène très mobile, il choisit finalement une approche plus épurée.

« J’ai préféré travailler avec des tableaux, des cadres fixes où plusieurs personnages partagent le même espace. Je voulais que le spectateur reste concentré sur les paroles et sur les idées. »

Le résultat se situe à la frontière entre documentaire et fiction.

« Disco Afrika appartient à une forme de néoréalisme. À Madagascar, les gens n’ont plus vraiment le temps de parler. Chacun part travailler le matin, rentre le soir, mange et dort. Le film est aussi une invitation à reprendre la parole. »

La musique comme moteur narratif

La musique occupe une place centrale dans le film. Bien avant le tournage, elle accompagne déjà l’écriture.

« Je commençais souvent par écouter une musique avant d’écrire une scène. »

Les morceaux choisis servent à traduire l’évolution intérieure du personnage principal, Kwamé, tout en rendant hommage aux musiciens malgaches des années 1970 et 1980.

« Certains artistes sont aujourd’hui oubliés. D’autres sont très difficiles à retrouver. La chanson Ahmadou Bamba, que l’on entend à la fin du film, a nécessité un important travail de recherche pour retrouver les ayants droit. »

Kwamé, un héros ordinaire

Comme de nombreux personnages du film, l’interprète de Kwamé n’est pas un acteur professionnel.

« Il conduit un tuk-tuk dans la vie de tous les jours. Il se lève le matin, travaille, puis rentre chez lui. Je voulais quelqu’un qui connaisse réellement le combat quotidien pour la survie. »

Le réalisateur construit ainsi un personnage profondément ancré dans la réalité sociale malgache.

« Au départ, Kwamé ne pense qu’à gagner de l’argent et à quitter le pays pour offrir une vie meilleure à sa mère. Puis, progressivement, il découvre qu’il existe d’autres manières d’agir. Il comprend qu’il peut lui aussi contribuer au changement. »

Cette trajectoire intime devient alors celle d’une génération confrontée au découragement mais encore capable de réinventer son avenir.

À travers Disco Afrika, Luck Razanajaona signe ainsi une œuvre profondément politique sans jamais renoncer à la dimension humaine. En suivant le parcours de Kwamé, il interroge le devenir d’une jeunesse abandonnée par les institutions mais toujours habitée par l’espoir d’une transformation collective.

 

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